Une personne respire, un moustique s’approche. Ce scénario, banal lors d’une soirée d’été, repose sur un mécanisme sensoriel d’une grande précision : la détection du dioxyde de carbone, ou CO2. Pour ces insectes, ce gaz invisible n’est pas un simple déchet de notre respiration. C’est un signal qui indique qu’un hôte potentiel se trouve à proximité.
Les moustiques ne piquent pas au hasard. Chez les espèces qui se nourrissent de sang, ce sont principalement les femelles qui recherchent un repas sanguin, indispensable à la maturation de leurs œufs. Pour localiser un humain, un oiseau ou un autre mammifère, elles utilisent plusieurs indices : les odeurs corporelles, la chaleur, l’humidité, certains composés de la peau et, surtout, le dioxyde de carbone expiré.
Le CO2 présente un avantage majeur : il se diffuse dans l’air sous forme de panaches intermittents, transportés par le vent. Lorsqu’un moustique perçoit une hausse de concentration, il peut en déduire qu’un animal respire dans les environs. L’air ambiant contient environ 0,04 % de CO2, tandis que l’air expiré par un humain en contient près de 4 %. Cette différence suffit à créer une signature chimique très marquée.
Ce signal ne donne pas à lui seul la position exacte d’une personne. Il agit plutôt comme une alarme biologique. Il réveille l’attention du moustique, augmente son activité de vol et l’oriente vers une zone où d’autres indices, plus précis à courte distance, prendront le relais.
Contrairement à une idée répandue, les moustiques ne “sentent” pas uniquement avec leurs antennes. Le CO2 est principalement détecté par des organes situés sur les palpes maxillaires, deux petits appendices proches de la bouche. Ils sont courts, fins, et souvent difficiles à distinguer sans observation attentive, mais ils jouent un rôle décisif dans la recherche d’hôtes.
À la surface de ces palpes se trouvent des structures microscopiques appelées sensilles. Elles abritent des neurones olfactifs spécialisés capables de réagir à certaines molécules présentes dans l’air. Parmi ces neurones, certains sont particulièrement sensibles aux variations de CO2. Lorsqu’ils sont stimulés, ils envoient un signal électrique vers le cerveau du moustique.
Cette architecture a été décrite chez plusieurs espèces, notamment Aedes aegypti, moustique vecteur de la dengue, du chikungunya et du virus Zika, ainsi que chez des moustiques du genre Anopheles, impliqués dans la transmission du paludisme. Les détails varient selon les espèces, mais le principe reste le même : des récepteurs spécialisés permettent de détecter la présence d’un animal qui respire.
Le CO2 est une molécule simple, mais sa détection repose sur un système biologique sophistiqué. Chez plusieurs moustiques étudiés en laboratoire, les neurones sensibles au CO2 utilisent une combinaison de récepteurs gustatifs, souvent désignés par l’abréviation GR, pour “lire” cette information chimique. Ces récepteurs ne fonctionnent pas comme un nez humain, mais comme des capteurs moléculaires intégrés à la membrane des neurones.
Lorsque la concentration de dioxyde de carbone augmente autour du moustique, ces capteurs déclenchent une activité nerveuse. Plus la variation est nette, plus le signal peut être interprété comme pertinent. Le moustique ne raisonne pas, bien sûr, mais son système nerveux associe cette hausse à la probabilité de trouver un hôte.
Des expériences d’électrophysiologie ont permis de mesurer directement ces réponses. Les chercheurs exposent les palpes à des concentrations contrôlées de CO2 et enregistrent l’activité des neurones. Les résultats montrent que ces insectes peuvent réagir à de faibles variations par rapport au niveau de fond, ce qui explique leur efficacité même lorsque l’hôte est encore à plusieurs mètres.
Dans un environnement réel, le CO2 ne forme pas un nuage régulier. Il se disperse en filaments, se dilue, se coupe, puis réapparaît au gré des mouvements d’air. Pour un moustique, suivre cette piste revient à naviguer dans un paysage invisible et instable. Il doit interpréter des signaux discontinus, parfois brouillés par la végétation, la chaleur ou la présence d’autres animaux.
Quand il détecte une bouffée de CO2, le moustique a tendance à voler face au vent, car la source du gaz se trouve généralement en amont. S’il perd le signal, il peut adopter une trajectoire en zigzag pour retrouver le panache. Ce comportement est comparable à celui d’autres insectes qui suivent des odeurs, comme les papillons mâles attirés par des phéromones.
Le CO2 agit donc comme une boussole imparfaite, mais très utile. Il indique une direction générale, pas une cible finale. À mesure que le moustique se rapproche, d’autres paramètres deviennent plus importants : l’odeur de la peau, la température du corps, la vapeur d’eau et les contrastes visuels.
Deux personnes assises côte à côte expirent toutes deux du CO2, mais elles ne sont pas forcément piquées avec la même intensité. La respiration constitue un signal commun, tandis que l’attractivité individuelle dépend aussi de nombreux composés produits par la peau et le microbiote cutané. Acide lactique, ammoniac, acides carboxyliques et autres molécules volatiles peuvent modifier la façon dont un moustique perçoit un hôte.
La chaleur corporelle joue également un rôle. Une fois proche d’une personne, le moustique peut détecter des gradients thermiques et choisir une zone de peau accessible. L’humidité de la respiration et de la transpiration renforce encore l’information disponible. Le CO2 ouvre la piste ; les odeurs et la chaleur affinent la cible.
Cette combinaison explique pourquoi certaines personnes semblent attirer davantage les moustiques que d’autres. Les différences tiennent à la physiologie, à l’activité physique, à la composition des odeurs cutanées et parfois au contexte. Un article consacré aux facteurs qui rendent certaines personnes plus attractives pour les moustiques détaille ces éléments complémentaires.
Tous les moustiques ne réagissent pas exactement de la même manière au dioxyde de carbone. Certaines espèces sont très liées à l’être humain, comme Aedes aegypti, qui vit souvent près des habitations et pique volontiers en journée. D’autres, comme plusieurs Culex, ciblent davantage les oiseaux ou piquent surtout au crépuscule et la nuit. Ces différences influencent la façon dont le CO2 est utilisé dans la recherche d’hôtes.
Chez les espèces très anthropophiles, le CO2 est souvent associé à des odeurs humaines spécifiques. Les moustiques ne se contentent pas de détecter un animal : ils peuvent être particulièrement sensibles aux signatures chimiques qui correspondent à leur hôte préféré. C’est l’une des raisons pour lesquelles certaines espèces sont plus efficaces dans la transmission de maladies humaines.
Le comportement varie aussi selon l’état physiologique de la femelle. Une femelle récemment nourrie de sang est moins attirée par un hôte qu’une femelle en quête de repas. L’âge, l’accouplement, le cycle de ponte et les conditions environnementales modulent la réponse aux signaux comme le CO2. Le système est donc dynamique, pas mécanique.
La connaissance de cette sensibilité au CO2 a inspiré plusieurs dispositifs de surveillance et de lutte. Certains pièges imitent la respiration d’un animal en émettant du dioxyde de carbone. Il peut provenir de glace carbonique, de bouteilles de gaz, de fermentation ou de systèmes utilisant du propane. L’objectif est d’attirer les moustiques vers un point précis, où ils sont aspirés ou capturés.
Ces pièges sont utiles pour suivre la présence d’espèces vectrices dans une zone, évaluer les périodes d’activité et appuyer certaines stratégies de contrôle. Les entomologistes les utilisent notamment pour collecter des moustiques adultes et analyser les risques sanitaires. Dans un jardin, leur efficacité dépend de nombreux facteurs : emplacement, vent, densité de moustiques, espèces présentes et concurrence avec de vrais hôtes humains ou animaux.
Il faut toutefois rester prudent face aux promesses trop simples. Un piège au CO2 ne supprime pas à lui seul une population de moustiques si des gîtes larvaires persistent à proximité. Les eaux stagnantes, même en petite quantité, restent essentielles au cycle de vie de ces insectes. La réduction des sites de ponte demeure une mesure de prévention centrale.
Comprendre comment les moustiques repèrent le dioxyde de carbone ne relève pas seulement de la curiosité scientifique. Cette connaissance aide à concevoir de meilleurs outils de surveillance, à améliorer les pièges et à identifier de nouvelles pistes pour perturber la recherche d’hôtes. Des chercheurs étudient par exemple des molécules capables de bloquer ou de brouiller les récepteurs au CO2.
L’enjeu est important, car les moustiques figurent parmi les animaux les plus impliqués dans la transmission de maladies humaines. Paludisme, dengue, fièvre jaune, Zika ou virus du Nil occidental concernent des régions et des espèces différentes, mais reposent souvent sur un même principe : une femelle moustique doit localiser un hôte, piquer, puis parfois transmettre un agent pathogène.
Le CO2 reste l’un des signaux les plus universels de cette rencontre. Invisible, inodore pour nous à ces concentrations, il guide pourtant des insectes minuscules sur plusieurs mètres. En révélant la précision de ce repérage, la science montre aussi pourquoi la lutte contre les moustiques doit combiner plusieurs approches : limiter les gîtes larvaires, réduire l’exposition aux piqûres et utiliser des outils adaptés au comportement réel des espèces ciblées.